Accueillir, un texte du père Fabio Attard, Recteur majeur
28 mars 2025


Père Fabio Attard.
En 2020, le Mouvement salésien des jeunes publiait un agenda pour l’année 2020-2021 : Pour un monde en métamorphose. L’agenda s’est écoulé à 4 000 exemplaires ! Dans ses pages, père Fabio Attard, élu Recteur Majeur le 25 mars 2025, avait rédigé un texte, sur l’importance de l’accueil. Le voici.
Je voudrais commencer cette brève réflexion en examinant le verbe ‘accueillir’ d’un point de vue littéraire. Jetons un coup d’œil aux dictionnaires qui nous offrent la signification des mots et aussi leur origine ; nous y trouvons deux choses très intéressantes.
La première est la suivante : d’une manière générale, le seul véritable accueil a un sens positif : accueillir, avec plaisir. La deuxième chose, c’est la composition du mot ad-colligere, c’est de dire que c’est une action de recevoir quelqu’un dans sa propre maison, d’admettre dans son propre groupe, de faire partie de sa vie. Le mot transmet un sentiment d’affection, de joie, de plaisir. Bien sûr, le même mot utilisé dans une controverse négative communique le contraire.
Pourquoi est-il important de commencer par le mot et sa signification littéraire ? Car à partir de son sens positif, nous pouvons réfléchir ensemble aux aspects que le mot peut éclairer. Je vais commenter quatre aspects qui, comme nous le voyons, sont liés entre eux.
La première est celle qui touche les émotions, c’est-à-dire la relation avec moi-même. Le deuxième aspect est celui qui a trait à la vulnérabilité, celle qui est personnelle, celle que nous voyons autour de nous. Le troisième est celui qui nous invite à réfléchir sur le thème de l’accueil de l’autre. Enfin, le quatrième est l’appel à devenir missionnaire, l’accueil d’une mission, qui inclut clairement notre relation avec la planète. Pour chaque thème, nous trouvons une réflexion du pape François qui nous aide à mieux réfléchir par rapport à notre histoire.
- Acceptez vos émotions, acceptez-les telles qu’elles sont
La première réflexion porte sur moi-même, chacun de nous à un niveau personnel et intime. Le geste d’accueil que je fais envers les gens, en réagissant à des réalités extérieures à moi, prend racine dans mon intimité, en moi-même. Je ne peux pas vivre un accueil affectueux, joyeux et positif en dehors de moi si, avant tout, je ne vis pas en moi ce désir de reconnaître et d’accueillir ma vie comme un don, avec tout ce qui la compose, avec toute sa complexité et sa potentialité. Accueillir, dès le début, n’est pas un geste mais une attitude. Accueillir est une façon d’être et non une façon de faire.
Ici, le premier défi, ou la première invitation, est de me demander : suis-je conscient de mon monde intérieur ? Est-ce que j’essaie d’éduquer en moi le désir de reconnaître et d’accepter mes émotions, mes sentiments ?
Comme il est facile de se laisser tromper par une image de soi qui n’est pas vraie. Avec pour conséquence que, comme j’évite d’accueillir, d’embrasser, ce que je suis en moi, je risque de vivre une vie fausse et non réelle. Au contraire, si j’accepte d’accueillir, de me reconnaître tel que je suis, j’en viens aussi à rencontrer avec sérénité les nombreuses choses positives qui vivent en moi et j’accepte aussi de faire grandir ce qui a besoin d’être aidé, éduqué, amélioré.
Prenons garde à ne pas penser que m’accepter tel que je suis devient un geste qui justifie tout, et que je me contente tel que je suis en laissant les choses en place. S’accepter soi-même, c’est aussi accepter la possibilité de faire grandir le bien qui est en moi et que je n’ai peut-être pas eu la force de faire grandir jusqu’à présent.
Être à l’aise dans ma peau n’est pas la voie de l’oisiveté, ce qui signifie la voie de la régression. Être à l’aise dans ma peau, c’est la joie de me connaître tel que je suis, et plus encore la personne que je peux devenir.
PAPE FRANÇOIS
Grandir c’est conserver et nourrir les choses les plus précieuses que la jeunesse te laisse, mais, en même temps, c’est être ouvert à purifier ce qui n’est pas bon et à recevoir de nouveaux dons de Dieu qui t’appelle à développer ce qui a de la valeur. Parfois, le complexe d’infériorité peut te conduire à ne pas vouloir voir tes défauts et tes faiblesses, et tu peux de la sorte te fermer à la croissance et à la maturation. Il est mieux de te laisser aimer par Dieu, qui t’aime comme tu es, qui t’estime et te respecte, mais qui, aussi, te propose toujours plus : plus de son amitié, plus de ferveur dans la prière, plus de faim de sa Parole, plus de désir de recevoir le Christ dans l’Eucharistie, plus de désir de vivre son Évangile, plus de force intérieure, plus de paix et de joie spirituelle. (Christus Vivit n. 161)
- Accueillir notre vulnérabilité (nous, la nature, Jésus)
La deuxième réflexion poursuit le chemin de la première. Je crois que nous sommes tous conscients qu’aucun d’entre nous n’est parfait. Le thème de la vulnérabilité, c’est-à-dire faire et vivre l’expérience d’être fragile et vulnérable, est beaucoup plus vrai et présent que nous voudrions le croire. L’expérience nous apprend que lorsqu’un jeune se sent et vit dans un environnement éducatif sain et accueillant, le désir de partager son histoire grandit en lui, en particulier les moments et les expériences qui ont laissé une marque négative.
C’est là, je crois, que nous avons une responsabilité dont nous devons tous être conscients avant tout. Derrière le sourire ou sous ce qui peut sembler normal, il y a souvent des histoires de souffrance, de malaise, de marginalisation physique et même émotionnelle.
Le défi que nous rencontrons ici ne peut être compris que dans la mesure où, en tant qu’éducateurs et jeunes, nous avons fait le douloureux voyage de reconnaître nos propres blessures et d’accepter qu’il y a un frère, une sœur sage et sainte qui nous aide à prendre le chemin de la guérison.
Ce n’est que lorsque nous rencontrons notre propre vulnérabilité que nous commençons à voir et à sentir la vulnérabilité de nos frères et sœurs. Ce n’est qu’avec une attitude du bon samaritain, envers nous-mêmes d’abord, que nous pouvons offrir un soulagement et proposer des processus de guérison. La question que l’on peut se poser : suis-je conscient de la vulnérabilité cachée ou non de mes amis ?
Mais la vulnérabilité nous entoure également. Nous continuons à être témoins de choix qui détruisent l’environnement. Voici donc la question qui semble insignifiante, mais qui peut avoir des conséquences plus importantes : quelle est cette chose, aussi petite soit-elle, que je peux faire ? Allumer une petite lumière n’attire pas l’attention du monde, mais c’est un choix qui brise l’obscurité autour de moi !
PAPE FRANÇOIS
Les blessures que tu as reçues peuvent te porter à la tentation de l’isolement, à te replier sur toi-même, à accumuler les ressentiments ; mais tu ne dois jamais cesser d’écouter l’appel de Dieu au pardon… Parfois, toute l’énergie, les rêves et l’enthousiasme de la jeunesse s’affaiblissent par la tentation de nous enfermer en nous-mêmes, dans nos difficultés, dans la blessure de nos sentiments, dans nos plaintes et dans notre confort. Ne permets pas que cela t’arrive, parce que tu deviendras vieux intérieurement, avant l’heure. Chaque âge a sa beauté, et la jeunesse possède l’utopie communautaire, la capacité de rêver ensemble, les grands horizons que nous fixons ensemble. (Christus Vivit nn. 165-166)
- Accueillez-vous pour accueillir l’autre, accueillez tout le monde
La vie ne devient un cadeau pour les autres que lorsque je fais la belle découverte que ma vie est un cadeau pour moi. Mais la vie est un cadeau, non pas parce qu’elle est parfaite. La vie est un cadeau, non pas parce qu’elle ne manque de rien. La vie est un cadeau parce que j’en viens à reconnaître que ce cadeau m’a été donné sans que je le demande. En faisant cette découverte moi-même, je me suis mis dans cette attitude qui, avec générosité, aide les autres à reconnaître ce don comme je l’aurais fait.
Cependant, nous savons que certains enfants et jeunes se trouvent dans des situations malheureuses. Ceux qui ont eu une vie difficile, ceux qui vivent dans une situation de marginalisation, de réfugiés, d’abus, de chômage, nous savons bien que pour eux la vie n’est pas un cadeau, mais une punition, une souffrance.
C’est le défi que nous avons devant nous, sans avoir besoin d’aller loin de chez nous. Demandons-nous si ceux d’entre nous qui se sentent heureux avec le don de la vie, nous ne sommes satisfaits qu’en nous enfermant dans notre refuge, ou si nous sommes prêts à accueillir notre ami, l’ami blessé et souffrant ? Je suis sûr que dans nos groupes, nous connaissons des amis et des petites amies qui sont dans une situation de difficultés, de pauvreté, de souffrance. Nous acceptons le défi dans le respect et l’amour de l’autre, sans tourner le visage dans l’autre sens, en faisant semblant de n’avoir rien vu. Faisons de nous des pèlerins du soulagement, des frères et sœurs porteurs du baume de la joie et de l’amitié.
PAPE FRANÇOIS
Il est vrai que, parfois, face à un monde rempli de violences et d’égoïsme, les jeunes peuvent courir le risque de s’enfermer dans de petits groupes, et se priver ainsi des défis de la vie en société, d’un monde vaste, stimulant et dans le besoin. Ils sentent qu’ils vivent l’amour fraternel, mais peut-être leur groupe s’est-il changé en un simple prolongement de soi… Ce n’est pas facile. Il faut toujours renoncer à quelque chose, il faut négocier, mais si nous le faisons en pensant au bien de tous, nous pourrons réaliser la magnifique expérience de laisser de côté les différences pour lutter ensemble pour une chose commune. Oui, essayons de chercher les points de coïncidence parmi les nombreuses dissensions, dans cet effort artisanal parfois coûteux de jeter des ponts, de construire une paix qui soit bonne pour tous ; cela c’est le miracle de la culture de la rencontre que les jeunes peuvent oser vivre avec passion. (Christus Vivit nn. 168-169)
- Prenez une mission, vous avez une mission (le respect de la planète) ;
‘Accueillir’, enfin, assume une frontière qui dépasse l’immédiat et le familier. L’accueil, quand on mûrit dans une attitude, nous engage à regarder l’autre, sans différence de couleur, de race ou de religion, mais nous engage aussi à regarder la création. Et voici le grand tournant. Voici le point qui marque un saut qualitatif dans notre capacité et notre désir d’accueillir. C’est ici que nous pouvons dire que nous sommes appelés à embrasser le monde.
Agir localement, mais penser globalement. Ainsi, nos actions ne seront plus isolées et déconnectées. Nos choix auront certainement un effet immédiat autour de nous, mais ils auront aussi un effet sur la promotion d’un climat, d’un écosystème de solidarité et de fraternité.
Dans notre langue, nous utilisons le mot « mission », qui signifie « être envoyé ». C’est un thème qui, ces dernières années, prend de plus en plus d’ampleur. Et comme nous l’avons dit au début, la « mission » n’est pas une action à faire mais une attitude à cultiver. Lorsque mon cœur fait le choix de « sortir » pour « faire quelque chose », cette expérience devient une prise de position, elle dit ce que je suis. Une expérience qui me fait sortir de moi-même pour « être » pour les autres. Je vis les choix qui font partie de mes convictions profondes – être pour les autres, prendre soin de l’environnement, promulguer et communiquer un style de vie digne, respectueux et sobre. Regarder l’humanité avec les yeux de Dieu, des yeux de compassion et de joie. Interagir avec les autres avec un cœur libre et généreux.
Je deviens un missionnaire de la bonté, de la solidarité, parce que tout cela est ressenti, vécu et cru. Je deviens un missionnaire du soin de la création parce que celui qui sait qu’il a reçu le don de la vie, au sens le plus large du terme, apprécie ce qu’il reçoit et n’en abuse pas, ne le jette pas.
Nous pouvons nous demander : quels sont ces gestes et ces choix, petits, que nous pouvons faire tous les jours, qui témoignent d’une attention à la création, de l’utilisation de matériaux qui ne nuisent pas à la planète, de la sobriété dans l’organisation de nos réunions ?
PAPE FRANÇOIS
Dans les pays qui devraient réaliser les plus grands changements d’habitudes de consommation, les jeunes ont une nouvelle sensibilité écologique et un esprit généreux, et certains d’entre eux luttent admirablement pour la défense de l’environnement ; mais ils ont grandi dans un contexte de très grande consommation et de bien-être qui rend difficile le développement d’autres habitudes. C’est pourquoi nous sommes devant un défi éducatif.
Cependant, cette éducation ayant pour vocation de créer une “citoyenneté écologique” se limite parfois à informer, et ne réussit pas à développer des habitudes… Accomplir le devoir de sauvegarder la création par de petites actions quotidiennes est très noble, et il est merveilleux que l’éducation soit capable de les susciter jusqu’à en faire un style de vie. L’éducation à la responsabilité environnementale peut encourager divers comportements qui ont une incidence directe et importante sur la préservation de l’environnement.
Il ne faut pas penser que ces efforts ne vont pas changer le monde. Ces actions répandent dans la société un bien qui produit toujours des fruits au-delà de ce que l’on peut constater, parce qu’elles suscitent sur cette terre un bien qui tend à se répandre toujours, parfois de façon invisible. En outre, le développement de ces comportements nous redonne le sentiment de notre propre dignité, il nous porte à une plus grande profondeur de vie, il nous permet de faire l’expérience du fait qu’il vaut la peine de passer en ce monde. (Laudato Sì nn. 209, 211, 212)
Conclusion
Nous arrivons donc à la fin de notre chemin. Je voudrais juste proposer deux choses.
La première : je vous laisse avec deux questions, non pas tant pour que vous y apportiez une réponse que pour qu’elles restent vivantes dans votre cœur. Voici la première question : puis-je accueillir l’autre et me négliger moi-même ? La deuxième question : puis-je accepter l’invitation à apporter une contribution positive à la terre, sans essayer d’abord d’entamer ce processus en moi ? Qu’est-ce que vous dites ?
Je termine par une petite histoire : un journaliste demande à Mère Teresa : « Mère, tu as soixante-dix ans ! Lorsqu’elle mourra, le monde sera comme avant. Qu’est-ce qui a changé après tant d’efforts ? ». Mère Teresa aurait pu réagir avec un peu de sainte indignation et au lieu de cela, elle a fait un sourire éclatant, comme si on lui avait donné un baiser très affectueux. Et elle a ajouté : « Vous voyez, je n’ai jamais pensé que je pourrais changer le monde ! J’ai seulement essayé d’être une goutte d’eau propre dans laquelle l’amour de Dieu pouvait briller. Cela ne suffit-il pas ? ». Le journaliste ne pouvait pas répondre, alors que le silence de l’écoute et de l’émotion s’était créé autour de la Mère. Mère Teresa reprend la parole et demande au journaliste : « Essayez d’être aussi une goutte d’eau propre, et alors nous serons deux. Êtes-vous marié ? ». « Oui, Mère ». « Dis-le à ta femme aussi, et nous serons alors trois. Avez-vous des enfants ? ». « Trois enfants, Mère ». « Dites-le aussi à vos enfants, et nous serons six ».[1]
[1] http://www.vatican.va/jubilee_2000/magazine/documents/ju_mag_01091997_p-18_it.html